Amazon – L’ogre a encore faim

Extraits de l’article du Magasine Lire de mai 2016 :
« Non contente de régner sur le commerce en ligne, la plus grande librairie du monde se lance à l’assaut de l’ensemble de la chaîne du livre. Enquête au coeur de ^l’Amazonie ». »
« Au départ, l’objectif est de bâtir un très large catalogue de références pour, demain, devenir une sorte de « Google du livre ». […] Après sa mise en bourse en 1997, son offensive s’affine. Pour affaiblir ses concurrents, l’enseigne entame une guerre sur deux fronts complémentaires : celui des fournisseurs (les éditeurs) et celui des distributeurs (les libraires). […]
L’arme principale d’Amazon ? Les algorithmes, de véritables machines à transformer les internautes en acheteurs. […] leurs données, centralisées et simultanées, permettent d’identifier très vite les nouveaux best-sellers et de minimiser la masse d’invendus […] tandis que les ouvrages plus rares sont désormais relégués à des vendeurs tiers (au risque bien sur de limiter l’offre éditoriale !Ndlr). Sur le plan social, le géant emploie, à chiffre d’affaire égal, 18 fois moins de salariés que les libraires indépendants » (beau projet de société ! Ndlr)
« Aux Etats-Unis, Borders, la deuxième chaîne américaine de librairies a fait faillite […]
Cette politique prédatrice s’avère encore plus impitoyable dans la bataille contre les éditeurs. Depuis 2000, la firme pénalise toutes les maisons d’édition […] qui refusent de se soumettre à sa politique de dumping. En 2014, pour obliger Hachette (lui-même en situation de quasi-monopole- Ndlr) à baisser ses marges (sur le dernier livre de J. k. Rowling), Amazon a menacé de déréférencer le livre, a retardé délibérément les livraisons et supprimer le bouton « précommander » de la page » !!!
Et la quête impérialiste s’accentue :
– « Amazon vient de sortir la 8ème version de sa liseuse électronique Kindle » […]
–  » Amazon s’attaque aussi sérieusement à l’autoédition de livres numériques avec le service Kindle Direct Publishing et Amazon Publishing, maison d’édition plus classique, est lancée en 2015. »
– « La firme s’est engagée dans une politique d’acquisition et d’expansion, très agressive bien que méconnue […] en achetant Audible, le plus grand éditeur de livres audio au monde […] et d’Abebooks, numéro un dans l’édition de livres rares et anciens. […] En 2013, c’est le tour de Goodreads, le plus grand réseau social littéraire du monde[…] dans le but d’attirer dans sa galaxie les 16 millions de membres réunis sur la plate-forme de lecture : les utilisateurs pourront ainsi échanger leurs recommandations directement sur tablette, sans passer par le site, à condition bien sûr, d’avoir choisi Kindle …
– « Amazon a aussi investi en masse dans le secteur du livre d’occasion (Marketplace) et trustera demain celui de livres électroniques d’occasion »
« La firme vient, ironie du sort, d’inaugurer sa toute première librairie physique » consciente que « la proximité pouvait être un atout ». Mais sans partage !

Faut-il rappeler les dangers du monopole ?
Danger d’abord par ses effets économiques : le risque de hausse des prix et l’importante suppression d’emplois dénoncée. Mais plus grave, l’édition de livres ne serait dictée que par des considérations économistes, basées sur la recherche du profit (Dans l’article présenté, on nous explique également que l’idée de départ de Jeff Bezos était le commerce en ligne. « Pour se lancer, il lui faut trouver un produit à fort potentiel de croissance, adapté aux conditions de ce nouveau marché. Simple, universel, facile à stocker et à transporter, le livre est un candidat idéal. » !!! On est loin de l’action de générosité de partager la culture et le savoir !
Mais cette situation de potentiel monopole est un vrai risque car le livre est, de l’avis de beaucoup, un bien indispensable, pas à la vie humaine, certes, mais à sa liberté, à ses libertés … de penser, d’opinion, de développer son esprit critique et au final de faire ses propres choix. Comment peut-on discuter, argumenter sans fonder son jugement sur/contre celui des autres.
On pense souvent que les libertés d’expression et de pensée son relativement indépendantes ; que limitée l’une n’empêcherai pas l’autre de s’exprimer. Or les analyses philosophiques modernes montrent que c’est le contraire qui est vrai (cf. Hegel) Il n’y a pas de pensée sans langage, dans l’analyse comme dans la construction logique.
Pour Kant, par exemple, quand les moyens de s’informer manquent, l’individu ne peut plus penser avec justesse. « Mais penserions-nous beaucoup et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? Aussi l’on peut dire que cette puissance extérieure qui enlève aux hommes la liberté de communiquer publiquement leurs pensées leur ôte également la liberté de penser, l’unique trésor qui nous reste encore en dépit de toutes les charges civiles et qui peut seul apporter un remède à tous les maux qui s’attachent à cette conduite. »(autrement dit, aux excès des pouvoirs !)
La pensée naît de la confrontation avec autrui. Toute la tradition philosophique depuis Socrate l’a montré.
Dans un autre courant, Marx dit que si les moyens d’information sont aux mains de ceux dont l’intérêt est que chacun pense comme eux le souhaitent, alors le droit de penser ce qu’il veut et même de l’exprimer n’est pas effectif.
la liberté de penser peut bel et bien être limitée dans les faits.
Dans notre cas, même s’il ne s’agit plus d’un contrôle étatique, les résultats d’une « censure mercantile » seraient les mêmes : la diminution de la liberté de pensée, ou, plus subtile et peut-être plus dangereux, l’uniformisation de la pensée.

A voir/ à lire : Le magasine Lire de Mai 2016 :l’article complet et d’autres dans ce dossier.
Mais aussi « 1984 » de G. Orwell, « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury, « Le meilleur des mondes » de A; Huxley …
Une liste intéressante de livres censurés, pour diverses raisons sur http://www.babelio.com/liste/49/Les-classiques-de-la-litterature-censures

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